Pouvoir d'éthique
O.N.G. PLAC 21*
*ONG dotée du Statut Consultatif Spécial conféré par le Conseil Economique et Social des Nations Unies.
La solidarité active au cœur des Caraïbes pour un monde durable.
Auteur :
Dr Mohamed BENKHALIFA
Politologue et expert international auprès des Nations Unies.
Représentant permanent à New York et à Genève.
*Pour le cercle “Ethica & Progrès” - ONG PLAC 21 – CEFIR
La pensée progressiste a conçu le projet d’une société libérée où l’individu reste souverain quant à son destin, dans une collectivité qui protège et garantit le principe de solidarité. Et ce, afin qu’il puisse assumer son devenir dans une société où les décideurs de tout ordre lui donnent, par des décisions fortes et responsables, la possibilité d’adhérer fermement aux valeurs de liberté et d’émancipation à l’égard de toute forme de domination.
Une société est libératrice lorsqu’elle consacre le principe de bien-être et lorsqu’elle répond, en toute conscience, aux besoins fondamentaux des citoyens qui composent le peuple. Alors, face à cette immédiate difficulté, aux Etats-Unis tout comme chez nous en France, c’est d’une idéologie de l’action dont nous avons besoin, une idéologie protectrice des individus contre l’individualité.
Indéniablement, Barack OBAMA fait partie de ces hommes politiques progressistes qu'il nous faut soutenir ; ne serait-ce que pour l'homme d'action et d'exception qu'il représente dans l’inconscient collectif. Et davantage pour le moment historique qu'il incarne face à une situation géopolitique internationale pour le moins préoccupante.
Mais, au-delà de toute cette réalité, rappelons qu’aujourd’hui vis-à-vis de la sphère politique une demande pesante attend sa réponse, dans la société globalisée qui est la notre, où le nihilisme dont parle NIETZSCHE côtoie les idéologies les plus extrêmes. Cette demande consiste, de façon liminaire, à vouloir vivre des moments historiques portés par des femmes et des hommes qui nous sortent de « l’oubli de l’être » ; qui nous donnent ne serait-ce que le sentiment qu’ils sont aptes à « prendre sur soi le destin d’autrui », comme le préconisait, déjà en son temps, le maitre LEVINAS. Car dans ce qui est symptomatique du profil de Barack OBAMA c’est qu’il nous renvoie, notamment à travers son discours de Philadelphie, une vision de l’unité de la nation attachée au fait qu’il faut, sans négation aucune, désaliéner nos êtres d’une historique douleur, pour ne pas s’aliéner l’avenir et l’Autre. De rapprocher tous les éléments de la mémoire collective pour ne pas faire de nos enfants, qui au demeurant n’ont rien commis, des épigones à réconcilier. Une genèse qui se focalise sur le fait même que notre propre existence nous investi t d’une responsabilité envers autrui.
Ce qui était à saisir davantage dans ce fameux discours, c’est l’idée même qu’il donne de cet Autre et de l’importance vitale pour chacun d’entre nous de devenir des êtres responsables. Une manière de dire à l’Amérique ainsi qu’au reste du monde et par la même à la conscience universelle que pour être responsable, par définition, l’être doit être libre. Et que pour être libre, il doit, sans cesse, se désaliéner. D’une part, au sens classique du terme ; à savoir relativiser le rapport que l’on peut avoir avec les conceptions, les institutions ou encore les idéologies produites dans des conditions sociales déterminées. Et ce, au lieu de s’y assujettir et se voir d’emblée détourné de la saisie de ses vrais problèmes. D’autre part, sous un angle davantage philosophique, c'est-à-dire en refusant l’aversion et la distanciation à l’égard de ses semblables ; mais plus encore en se tenant comme fondé par le regard d’autrui.
Se désaliéner – entendu, ici, comme le fait d’entrer en phase ultime, dans un état de libération puis d’ « inaliénation » – consiste alors en une double démarche résolue, pour soi et pour autrui : le singulier rejoint le collectif. Quoi de plus universel. En se focalisant sur les fondations, en reprenant le “We the people, in order to form a more perfect union”, avec cette volonté de parfaire un idéal démocratique dans un processus d’amélioration continue, il a réussi à déterminer « Autrui » autrement que comme le « prochain » tiré du latin prope, « près de », qui évoque l’ensemble des « êtres nés ». En effet, le champ de définition était à élargir. Il l’aura fait.
Autrement dit, il s’agit plutôt de dépasser l’ici et maintenant pour s’attacher au rapport nous liant aux « êtres à naître ». Nous devons, en effet, avoir le souci de devenir, à terme, les ancêtres éthiques qu’autrui est en droit d’avoir avant même sa naissance. S’il est vrai que, de fait, les « êtres à naître », après notre mort, ne partageront jamais notre quotidien, rien n’autorise à conclure qu’ils ne font pas partie, pour autant, de notre existence. En effet, la responsabilité à leur égard relève ou doit relever d’une préoccupation inhérente à notre philosophie politique. Pour cela, il est essentiel d’adopter une posture qui nous situe, implicitement, dans un rapport d’interdépendance avec eux.
Et, c’est dans cet esprit qu’inconsciemment ou pas, le sénateur OBAMA parle non seulement à ces contemporains, mais également aux générations futures. En somme, il laisse une chance à demain. Et tout son style est là. Un style transcendant les clivages et l’espace-temps. C’est en cela qu’il est un phénomène. Celui qui apparaît au moment opportun. Tout un chacun qui milite sur cette planète pour un monde plus juste et équitable attendait, un tant soit peu, ce symbole surprenant. Un symbole qui, avec crédibilité, nous donne envie de croire que celui-ci est à même de s’acquitter du devoir d’éthique qui incombe à tout décideur vertueux. Ce devoir qui nous stipule que plus nous tendons vers l’inéluctable phase d’« êtres morts », plus nous figeons nos actes dans le marbre de l’histoire humaine. Tant qu’à faire au lieu de préparer son avenir, paraît-il plus sensé de s’atteler à préparer notre passé.
Alors sincère ou pas, bon ou mauvais, élu ou pas, satisfaisant ou décevant à terme, ce phénomène, cet improbable homme du possible, qui a, sans nul doute, préparé son passé a déjà provoqué l’irréversible. En effet, il est entré dans l’histoire de la pensée politique et le principe même de démocratie aura une toute autre exigence après Philadelphie. C’est surtout en cela qu’il représente le mieux cette conscience progressiste qui concilie, avec brio, les tenants et les aboutissants d’une Amérique qui se cherche. Mais qui a surtout permis à certains groupes humains, de par le monde, de se trouver.
En outre, l’enjeu de la démarche qui le caractérise réside également, dans la prise de conscience que nous pouvons afin d’accomplir ce que nous devons. Ainsi, ce symbole universel aura été une illustration de l’idée que la liberté – premier droit naturel inaliénable qui impose, de facto, un devoir d’éthique – passe d’abord par la prise de conscience que l’Homme libre ayant dépassé ses propres impuissances a un « pouvoir d’éthique ».
Un pouvoir qui est destiné, il faut l’espérer, à nous faire sortir de l’humanisme formel et froid, en rappelant au citoyen du monde qu’il est doué de la capacité d’agir. Et que cette citoyenneté doit œuvrer à l’assise d’une civilisation érigée sur le respect de la primauté des droits d’autrui. Aussi, opérer une rupture épistémologique avec notre vision du futur et nos choix de vie présents s’impose, dès lors, comme une priorité supérieure. De la sorte, le patrimoine, à léguer, se fonde sur une approche culturelle s’appuyant sur un principe de « conscientisation de solidarité » avec autrui.
Cependant, il appartient aux générations présentes, notamment politiques, de ne pas interrompre la transmission de cette responsabilité incombant, in fine, à tout être humain.
Disons pour conclure, de façon prospective, que sans le sanctifier, tant s'en faut, le phénomène « Barack OBAMA », au-delà de nous projeter vers un rêve réalisable, nous suggère cette rupture épistémologique primordiale.
Pour l’heure, l’effet immédiat laisse présager que nous verrons, de notre vivant, ce qui, encore hier, était chimérique. Le reste est avenir. Maintenant, lucidité oblige, qui vivra verra. Mais pour beaucoup, quoiqu’il arrive, désormais c’est tout vu…
Dr Mohamed BENKHALIFA
le 15 juillet 2008